Les frères VAN EYCK, L'agneau mystique (partie 2)


 
  
Adam et Eve ont été représentés grandeur nature et totalement nus, ce qui ne fut pas sans choquer l'église. Les couleurs utilisées sont très sobres. Elles contrastent avec les couleurs chatoyantes du reste du polyptyque ouvert et font apparaître Adam et Eve telles des sculptures posées dans des niches. Au 19ème siècle, leurs corps nus, considérés comme inconvenants, furent remplacés par une version "habillée"!



 
Description du  polyptyque fermé:
La plupart du temps le polyptyque était fermé. Ses panneaux extérieurs, peints dans des tons neutres,  se fondaient dans l'atmosphère austère de l'église. Ce n'était que pendant certaines époques de l’année (les grandes fêtes religieuses, les jours de fête du patron d’une église) que le retable restait ouvert.
 
 
L'ensemble rassemblent 8 panneaux de chêne, tous peints dans un camaïeu de beige à l'exception de la représentation des donateurs dans les panneaux situés aux extrémités inférieures. L'extérieur du polyptyque se présente sur 3 niveaux avec 2 étages, compartimentés en 4 volets chacun.
La partie inférieure:
La partie inférieure représente 4 niches gothiques en plein cintre (l'arc est arrondi) ornés de trilobes (division en 3 lobes: 3 feuilles de trèfle) peints en trompe-l'œil. Les deux du centre abritent les figures de Saint Jean-Baptiste et de Saint Jean l'Evangéliste. Ils sont peints en "grisaille" couleur monochrome imitant la pierreà pour imiter les sculptures. Les deux saints sont situés sur une base octogonale (on retrouve les 8 côtés), sur lesquelles sont gravés leurs noms. Ces saints ont un rapport direct avec le thème central du retable.
Jean-Baptiste occupe une place d'honneur en tant que titulaire de la cathédrale et patron de la ville de Gand. il porte son attribut habituel: l'Agneau de Dieu. L'agneau figurait traditionnellement comme emblème sur les sceaux de corporations de laine, et il a évidemment une connotation spéciale pour la ville de Gand, qui rappelons-le, était la plus grande cité du drap dans toute l'Europe du Moyen-âge finissant.

 
St Jean l'Evangéliste, lui apparaît ici comme l'auteur de l'Apocalypse, révélateur de la vision de l'Agneau mystique. Il fait le signe de croix sur la coupe empoisonnée d'où sortent 3 serpents. La draperie des personnages est assez lourde et anguleuse comme celle des sculptures.
 
Petite parenthèse: St Jean l'évangéliste et la coupe empoisonnée selon 2 passages de l'Evangile:

Le grand prêtre du temple d’Artémis à Éphèse, nommé Aristodème, dit à saint Jean l’Évangéliste pour l’éprouver : « Si tu veux que je crois en ton Dieu, je te donnerai du poison à boire et s’il ne te fait aucun mal, c’est que ton Dieu sera le vrai Dieu. » Après avoir pilé des reptiles venimeux dans un mortier, il essaie d’abord l’effet du poison sur deux condamnés qui succombent aussitôt. Alors l’Apôtre prend à son tour la coupe et, ayant fait le signe de la croix, il boit d’un trait le poison sans en éprouver aucun mal. Puis il ressuscite les deux condamnés en étendant sur eux son manteau.

 
Dans les deux niches extérieures de la partie inférieure, le couple de commanditaires est représenté  dans la position d'Adoration: agenouillés, les mains jointes en prière. La présence des commanditaires laisse penser que cet objet avait pour fin une dévotion privée.  A gauche, Joos Vijd se présente tête nu dans une simple robe de drap rouge ourlée de fourrure brune. A sa ceinture pend une sacoche de cuir. A l'autre extrémité, son épouse Elisabeth Borluut, vêtue d'une robe couleur corail, doublée de tissu vert, porte un col de toile blanc. Sa tête est recouverte d'un voile, lui-même recouvert d'un coton blanc qui descend pour couvrir ses épaules. Ces deux portraits semblent très factuels; le mari apparaît comme un homme bienveillant et la femme apparaît telle une matrone avec de grandes responsabilités.
La partie centrale:

Au premier étage, un intérieur flamand, au sol carrelé accueille l'Annonciation  (l'Incarnation du fils de Dieu dans la Vierge) avec laquelle commence la Rédemption de l'humanité.



L'Archange Gabriel et la Vierge Marie sont séparés par deux panneaux intermédiaires. Cet espace, créé entre les deux personnages, génère une séparation entre le monde céleste et le monde terrestre. Dans ces deux panneaux centraux, le peintre peint en perspective l'intérieur d'une pièce bourgeoise: le panneau  central de gauche présente une fenêtre arquée s'ouvrant sur une ville flamande (on reconnaît les pignons à redents des maisons du Nord) et celui de droite dévoile un coin de toilette avec un lavabo et une serviette blanche dans une niche, conférant à la pièce un caractère très intime.  (traditionnellement, l'Annonciation est toujours représenté dans une pièce close et intime, souvent la chambre de Marie).
La scène apparait de façon très réaliste au spectateur; pour parfaire l'idée de trompe-l'œil, le peintre a peint la projection de  l'ombre des montants du cadre dans la pièce.
 
 
L'archange Gabriel, en aube (robe blanche), agenouillé, tient dans la main gauche, une tige de fleurs de lys blanc, symbole de la pureté et de la virginité, faisant référence à  celles de la Vierge. Ses ailes déployées ont des reflets verts et oranger (rappel des couleurs de la robe d'Elizabeth au niveau inféreur).  De sa main droite il salue la Vierge et dit: "Je te salue, pleine de grâce, le seigneur soit avec toi." La vierge Marie, inspirée par la Colombe du Saint Esprit située juste au dessus d'elle, répond: "Je suis la servante du Seigneur." Revêtue d'une longue tunique bordée d'or, elle est agenouillée devant un prie-Dieu, les mains croisées sur sa poitrine, elle regarde vers le ciel. Ses paroles, tracées en lettres d'or, sont inversées.
 
 
Marie et l'ange Gabriel sont éclairées par la fenêtre située derrière le prie-Dieu. Sur ce dernier, un livre ouvert en son milieu est posé. Selon les pères de l'Eglise, la Vierge était en train de lire lorsque l'archange Gabriel est apparu. Plus précisément, elle lisait les prophéties d'Isaïe dans l'Ancien Testament, lui annonçant qu'elle sera enceinte et qu'elle enfantera un fils.  Derrière la Vierge Marie, on aperçoit une alcôve avec 2 livres et un récipient en grès, avec en dessous un chandelier et une aiguière en étain (ou carafe d'eau à anse et bec verseur).
Les objets ne sont pas là pour l'équilibre de la composition mais jouent un rôle symbolique. Par exemple, la carafe de verre à moitié remplie au fond de la pièce est le symbole du corps de l'Immaculée conception; la lumière traverse le verre du récipient sans l'abîmer tout comme la volonté Divine s'accomplit dans le corps de Marie sans l'altérer. La scène contient tous les symboles liés à l'Annonciation et surtout liés aux qualités de la Vierge, notamment sa pureté et sa virginité.


 
Le fait de transposer cette Annonciation dans un intérieur flamand de l'époque confère à la Vierge Marie l'identité de la Vierge des Flandres. On peut interpréter par la réponse de la Vierge que l'Eglise des Flandres est au service du Seigneur.
Notons que si on retire les montants en bois encadrant les panneaux peints, les représentations de l'intérieur sont peu compatibles entre elles; seul le carrelage maintient l'unité de la pièce car  même les poutres du plafond (pourtant de facture identique) situées dans les panneaux centraux ne sont pas au même niveau que celle du plafond des panneaux latéraux. Ces panneaux ne semblent visiblement pas avoir été peints par un seul des frères Van Eyck.
La partie supérieure:
Les panneaux de l'Annonciation sont coiffés de 4 panneaux arqués. On y trouve 4 personnages, issus de la Bible (les prophètes) ou du monde gréco-romain (les sibylles), annonçant la venue du Sauveur selon la tradition de l'Eglise médiévale. Les deux panneaux centraux présentent les deux sibylles et les deux latéraux les deux prophètes.
 
Petite parenthèse, qui sont les prophètes et les sibylles ?
Rappelons rapidement que les prophètes sont des personnes "qui parlent au nom de Dieu". Leurs prédictions ne sont pas modifiées ou personnalisées, comme celles des sibylles antiques. Ils annoncent la venue du Christ au peuple d'Israël.
Les sibylles sont dans l'Antiquité gréco-romaine, des "prophétesses", qui donne une version personnelle de la Divination. Leurs paroles sont énigmatiques, obscures voir à double sens et peuvent être interprétés de manière complètement différente (d'où l'adjectif toujours utilisé "sibyllin", pour décrire des propos mystérieux ou incompréhensibles). Parallèlement apparut dans le monde chrétien, les oracles Sibyllins, recueil de 14 oracles. On y trouve notmment l'annonce de la venue du Messie.
Les sibylles appartiennent au monde païen et élargissent ainsi l'attente de la Rédemption du peuple élu à toute l'humanité.
Cette association de prophètes de l'ancien Testament et de sibylles gréco-romaines étaient habituelle au Moyen-âge.



 
Les prophètes Zacharie & Michée:


 
 
La lunette voutée de gauche abrite le prophète Zacharie. C'est un personnage biblique, qui a vécut vers 500 av JV. Il a écrit un livre annonçant la venue du Messie. Il est considéré comme le prophète principal de la passion du Christ. Il porte une robe ample recouverte d'un manteau doublé d'hermine fixé sur son épaule droite par une rangée de boutons. il est coiffé d'une toque de fourrure. Son visage est hâlé et il porte une longue barbe grisonnante. Il est en train de lire  un livre ouvert devant lui, sa main gauche tient une feuille tandis que la droite pointe du doigt une ligne. Au dessus de lui, une phrase inscrite dans un phylactère (le phylactère permettait d'écrire du texte dans une image. Ancêtre de la "bulle" de BD, elle se présente sous la forme d'une banderole de papier), dit:"Exult a satis filia Syon iubila, ecce, rex tuus venit" (Exulte de joie, fille de Sion, voici que ton roi vint à toi.)
La lunette à l'extrême droite présente le prophète Michée, drapé dans un manteau doublé de vair (fourrure) , il regarde Marie. A côté de lui, un livre est posé et au dessus de lui est inscrit: "Ex te egredietur qui sit dominator in Israel" (mais c'est de toi que sortira celui qui doit régner en Israël.)



Les sibylles d'Erythrée et de Cumes:

 
 
Dans le panneau central de gauche, la sibylle d'Erythrée est vêtue d'une robe blanche bordée d'or et d'une cape. Sa tête est recouverte d'un turban blanc rayé de bleu, placé sur un carré de tissu qui recouvre ses épaules; une perle pend à son oreille droite. il est écrit au dessus de sa tête : "Nil mortale sonans afflata es numine "(Tu ne prononceras pas de parole humaine, mais tu es inspirée par la divinité.)
A côté d'elle, la sibylle de Cumes. C'est la sibylle la plus connue du monde grec. Elle a l'image d'une voyante dont le pouvoir est illimité. Apollon la condamna à vivre 1000 ans. Dans la chrétienté, c'est elle qui annonce la naissance de Jésus-Christ. Elle est plus richement vêtue : elle porte une robe bordée de fourrure et un corsage brodé d'or  bleu; Sa tête est coiffée d'un riche turban bordé de perles. Au dessus d'elle le phylactère dévoile ces mots: " Rex adveniet per secla secla futurus, scilicet in carne " (un roi viendra, c'est à savoir dans les siècles futurs. Présent en chair...)
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Ces panneaux formant le polyptique fermé représentent 3 ordres de la réalité:
 
-la réalité du récit d'un sujet sacré: c'est l'Annonciation avec les prophètes et sibylles.
-la réalité factuel: la représentation des deux donateurs, en habits d'époques et reconnaissables.
-la réalité de la représentation artistique:  les sculptures en trompe-l'oeil des saints.
Ces 3 réalités coexistent grâce à une uniformité obtenue grâce au camaïeu de couleurs beiges et à la lumière qui vient toujours du même endroit, par la droite. Il existe aussi une unité de style architecturale : les arcs en plein cintre de la partie inférieure sont en accord avec les arcs des fenêtres de la scène centrale et avec les arcs créés par les lunettes supérieures. Les ombres des montants des cadres dans les différents panneaux créent également une effet général de trompe-l'oeil, qui harmonise l'ensemble.
 
 

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